écrivain

Ella Balaert, Mary pirate: Entretien

Zulmazine

Trois questions à Ella Balaert, auteur de Mary pirate

 La plupart des premiers romans sont à caractère autobiographique. Pas le vôtre. Pourquoi ?

Beaucoup de livres parlent déjà de « moi ». Place aux autres, à l’aventure, à l’histoire rêvée, à l’imaginaire.

Mary Read a semble-t-il existé. Pourquoi l’avoir choisie comme sujet d’un roman ?

La première fois que j’ai rencontré Mary Read, c’était sous la plume de Borges, qui en faisait une figure de l’« infamie » universelle. Cela m’a plu. Femme infâme, très politiquement incorrecte, marginale – sous ses déguisements d’homme – au sein d’une société elle-même marginale – les pirates – je ne sais si heureuse ou désespérée de son sort, en tout cas très familière, d’emblée.

Votre roman « historique » est-il une façon de mieux explorer l’évolution de l’univers féminin ?

Roman historique ? Plutôt une « vie imaginaire », quelques moments d’un parcours que j’ai choisi d’organiser autour d’une quête d’identité : je ne vois pas en Mary une militante, une féministe, mais quelqu’un qui se débat dans une grande confusion d’identités et de sentiments. Pour soutirer quelques sous à une vieille femme, elle adopte, dès son enfance, une identité qui n’est pas la sienne mais celle de son frère mort ; elle revêt des habits qui ne sont pas de son sexe ; plus tard, toujours travestie, elle s’enrôle dans des sociétés viriles, l’armée, la piraterie, où elle n’a pas sa place. Voilà quelqu’un qui n’a pas lieu d’être, à tous les sens de l’expression. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait partagé les aspirations utopiques des pirates, mais sa révolte est tripale, essentielle, plus absolue que la leur. Habitée par des fantômes, femme sans nom qui lui soit propre, elle n’a d’espace habitable nulle part, ni dans sa famille, ni dans aucun milieu (institution ou contre-institution), ni sur terre, ni sur mer. En cela, elle excède ce féminin qui, par tradition et d’aucuns disent par nature, se pose d’autant plus en un lieu que la femme est elle-même un espace de vie.

Alors parlera-t-on d’évolution du féminin ? Je ne sais pas. L’éprouvant désir d’exister par soi traverse les âges. Il prend chez Mary la forme, peut-être moderne, en tout cas tragique, de l’ambivalence, elle y puise une énergie peu commune. Elle en vit, elle en tue, que ce soit au bout de sa rapière ou au fond de son ventre, elle en meurt.

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