écrivain

Ella Balaert – Compte rendu de l’atelier d’écriture: roman collectif sur le thème de l’eau (Rouen)

Nous ne faisons pas ce que nous voulons, en atelier : force est de nous adapter aux volontés, bonnes ou mauvaises, des enfants : ce fut ici un cas d’école, sans jeu de mot. Peut-être pas pour le meilleur, d’un point de vue littéraire, mais sans doute l’atelier a-t-il utilement dépassé et déplacé ses limites et ses attributions initiales.

Le projet des instituteurs consistait à suivre le parcours de l’eau dans le quartier de l’école, les rues avoisinantes, les églises, deux fontaines, jusqu’au jardin de l’hôtel de ville. Un architecte donnerait les explications utiles. Les instituteurs ayant travaillé le conte, et notamment le soldat de plomb, dans lequel un poisson avale la figurine tombée dans une bouche d’égout, il fut décidé de faire écrire, par tous les enfants ensemble, un récit. Je consulte les enfants : au conte, ils préfèrent de loin le polar. Je les préviens que le sang ne coulera pas à flot dans notre roman – après tout, notre sujet, c’est l’eau, pas le sang – mais sinon, c’est d’accord, il y aura enquête. Quant au crime du début, à défaut de pouvoir égorger au couteau de cuisine rouillé, d’étrangler à la ficelle de boucher et de tirer à la kalachnikov dans un tas de bébés innocents[1], ils décident de raconter la fabuleuse invasion de leur école par des bestioles affreuses, dans le patrimoine génétique desquelles se croisent les araignées de Harry Potter et les monstres du Seigneur des anneaux .

Reste à trouver un coupable et  un mobile, avant de passer à l’élaboration du scénario. Et là, au moment des votes, ça s’est compliqué. Car il est apparu lors de cette séance que les enfants avaient énormément de mal à accepter la loi du travail collectif: chacun ne voulait suivre que son idée, et trouvait  nulle –pour le dire plus poliment que certains d’entre eux- celle des copains. Impossible d’avancer de toute la première heure. Et oui, cela arrive aussi. L’alternative est claire,  soit on renonce au travail collectif –l’individualisme triomphe, la communauté y perd et il n’est pas sûr que les récits y gagnent; soit on s’obstine. Je suis têtue, l’instit aussi: on continue.

pour ne frustrer personne, je propose d’intégrer au récit les idées qui n’ont pas été retenues comme moteur principal de l’histoire. Le coupable sera le directeur, comme prévu par la majorité des voix. Mais les autres coupables désignés par les suffrages peuvent être envisagés comme autant de fausses pistes, en cours de route. De la sorte, chacun peut écrire le morceau du récit correspondant au coupable pour lequel il avait voté, même si, au dénouement, ce n’est pas le bon. C’est finalement la solution qui prévaut. Mais après combien de discussions et de parenthèses citoyennes sur la nature et l’intérêt du suffrage universel ! En fin de séance, je demande que les enfants, aidés de l’architecte, se renseignent sur le circuit réel de l’eau dans la ville et sur les personnes qui peuvent  effectivement, en raison de leur métier, avoir accès au réseau. Le parcours de l’eau motiverait ainsi réellement le changement de lieu, d’épisode et le travail de documentation des enfants accompagnerait et enrichirait leur travail de fiction.

Les séances suivantes ont permis à chacun d’apporter sa touche au récit, et finalement, c’est bien tous ensemble que l’on aura réussi à travailler les personnages, leurs caractères et la cohésion du texte. 

La dernière séance a été l’occasion d’une lecture à voix haute, par chacun, de son bout de texte. Je redoutais un peu les rires moqueurs des uns et les soupirs des autres Mais non : ils ont bien vu, en se confrontant eux-mêmes à la même difficulté, qu’inventer, écrire, mettre des mots sur des idées, des silhouettes, des ambiances, ce n’était pas facile, alors ils écoutent beaucoup plus, beaucoup mieux, les copains. Et ils proposent des corrections, des améliorations, dans un esprit enfin bienveillant.  Enfin, pas d’angélisme : disons, mieux-veillant.

Et ça, c’est une sacrée réussite, à laquelle je me raccroche, dans le train du retour, pour ne pas désespérer.

[1] Ce n’est pas que je veuille les censurer au nom du politiquement correct. Mais enfin, je leur montre, aux plus convaincus, qui sont ausi ceux qui parlent le plus fort, que l’idée n’emballe pas tout le monde, loin de là, et qu’il faut en tenir compte. Je leur explique aussi que d’ailleurs, ce n’est pas trop  mon truc,  le trash, le gore. Ils tombent des nues. Presque aussi surpris que quand je leur dis que je n’ai pas la télévision chez moi.

Sauf que rélexion faite, ça les rassure, ce dernier point: ils le savaient bien, que je venais d’une autre planète.

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