écrivain

Ella Balaert, compte-rendu de l’atelier d’écriture sur le Bleu (Sotteville)

« La vie en Bleu ! », aurait pu s’écrier le professeur de français, en paraphrasant Baudelaire par les rues de Sotteville, ce matin de novembre 2003. C’est en effet autour de cette couleur qu’elle a choisi de nous réunir.

Nous partons en ville avec pour consigne de repérer les traces de bleu dans le paysage urbain, son mobilier, ses façades, ses vitrines, panneaux, enseignes, logos, peintures, plantations, et même les voitures ou le caban d’une passante. Nous regardons partout, levons les yeux vers le ciel –bleu- ou les baissant vers les marquages au sol –bleus aussi, les flèches et les dessins, emplacements réservés aux personnes handicapées. Je porte un saphir au doigt et, sous mon grand manteau, noir hélas, un jean et un pull bleus. Histoire de me mettre au parfum – de lavande, bien sûr.

En cette première séance, on cherche donc le bleu sous toutes ses formes, on prend des notes et des photos, on se pose les premières questions : tiens, beaucoup de bleu dans les enseignes de banque : l’argent n’a pas d’odeur mais il aurait cette couleur ? beaucoup aussi dans les uniformes : personnel municipal, gendarmes : le bleu aime l’ordre ? le pouvoir ? les réponses viendront plus tard, des enquêtes en bibliothèque, des commentaires croisés du prof d’arts plastiques et d’histoire.  L’heure est à la traque, à la quête, à l’enquête. On n’a pas de loupe, ni la célèbre casquette de Sherlock Holmes (d’un vert à petits carreaux qui n’aurait d’ailleurs rien à faire ici) mais le cœur y est et des guirlandes bleues de Noël à la couverture bleue du document fourni à l’accueil de la mairie, rien ne nous échappe. On prendrait bien en photo les passants vêtus de bleu, mais ça leur fait peur, aux braves gens, ces jeunes –pas tous très blancs, qui plus est- qui les interpellent . Une peur bleue, même. Et ils pressent le pas, en serrant leur sac sous le bras, sans laisser aux enfants le temps de leur demander pourquoi ils aiment le bleu et s’ils acceptent d’être photographiés.

Lors de la séance suivante, nous partons des planches contact et des tirages de leurs photos.  L’enquête se poursuit, version polar : ces photos, ce serait le message que nous aurait laissé un agent secret –avant de disparaître mystérieusement- pour prévenir les habitants de Sotteville de quelque chose. A nous de lire, interpréter, mettre en relation, décoder. Cette voiture  bleue en premier plan, elle doit vouloir signifier quelque chose, mais quoi ? et cette flèche bleue au sol, où cherche-t-elle à nous mener ? Trois courts récits sortiront de ce travail.

Libérée de l’obligation de production finale d’un texte en bonne et due forme par le discours de Marjolaine à la Maison des Ecrivains (merci, Marjolaine ! ) je consacrai les deux séances suivantes à des jeux littéraires et oulipiens autour du mot BLEU. On recueille la matière, les expressions comprenant le mot bleu, les mots contenant le son « ble ». Et bien sûr, on engrange les objets, les personnages, les sensations liées à la couleur etc… Tout ce qu’on a vu en ville, et ce qu’on aurait pu y voir. Un florilège de phrases, à laquelle chacun contribue, est ainsi constitué, qui devrait donner lieu à une exposition sous forme de mobile dans le hall du collège. Et comme les jeunes se sont photographiés, en pied, les uns les autres, tous vêtus de bleu, il est question d’accrocher aussi ces portraits au milieu des textes. Ainsi, ce sont toutes ces images, au sens « poétique » et photographique du terme, qui devraient se balancer dans l’espace : « Le compta-bleu  acheta une Audi-bleue », « Quand j’entends les sirènes des gendarmes, je deviens coupa-bleu », « Quand je dis bleu, je vois une baleine qui mange un cordon bleu », « Un chartreux coupa-bleu un colibri », « Panne de courant : le fusil-bleu d’un casque bleu a sauté », « Quand je lui dis bleu, elle m’aima-bleu », « Quand je dis bleu, le colibri raisonna-bleu », « Ils rêvèrent-si- bleu », « Un jour, un sot – lut – bleu ».

Au bilan, soyons modestes , les textes sont inégaux, et soyons contents : les jeunes (13-16 ans), en (très grande) difficulté scolaire,  ont accepté de jouer le jeu, les jeux que je leur ai proposés. Qu’ils en soient remerciés, ce n’était pas évident.  Sans trop rechigner. Sans ricaner trop fort. Ils ont laissé le « bleu » dériver à travers eux, traverser les mots, engendrer des récits farfelus, des expressions bizarres, des phrases dénuées d’un sens premier et identifiable. A l’âge où il est si important de ne pas paraître ridicule aux yeux des autres ! Et dans une classe (dont un tiers a déjà redoublé, au moins, une fois) où le travail, l’écriture, la concentration, tout ce qui se fait dans un cadre formellement scolaire, est si mal vécu ! 

En l’absence de la prof, dans les petits groupes  de travail, le niveau des décibels grimpait,  le niveau des blagues baissait. J’écoutais. J’essayais d’attraper le fil au vol. Difficile de demander aux jeunes de s’amuser avec mes mots et de ne pas rigoler avec les leurs ! Pour que la rencontre se fasse, il faut aller les uns vers les autres. C’est fatigant, c’est bruyant, au moment j’ai l’impression d’avoir tout faux, de faire dans la démagogie et qu’on n’y arrivera jamais. Et puis, petit à petit, ils se sont lâchés. Ils sont fâchés avec l’écrit ? d’accord, on fait avancer le récit avec des dialogues, rien que des dialogues, on fait parler les personnages, toute l’information passe par ce qu’ils disent, on n’a pas une phrase de description, pas une de récit. Chiche.  Et on écrit ce que les personnages disent: on travaille vraiment l’oralité, mais on le fait à l’écrit.  Ils n’en reviennent pas, en une heure, ils ont écrit une page et demie. Les mêmes, la fois suivante. Autre jour, autre contrainte : faut varier les plaisirs –les exercices. Je crains le pire: j’apprends que le conseil de classe vient de décider qu’une bonne dizaine d’entre eux, dans un mois, sera « réorientée » comme on dit pudiquement quand les individus ne supportent plus un système scolaire qui ne les tolère pas davantage. Ras le bol réciproque.  On parle chanson, « Je lui dirai des mots bleus », chanson d’amour, mièvreries. J’apprends en cours de route qu’un autre des « cas » de la classe cumule les ennuis : échec scolaire, drogue – classique – mais aussi plus récemment, problèmes sérieux de harcèlement sexuel envers une gamine.  Lui, c’est pas ce genre de bleus qu’il lui donne, à la gamine.  Le compta-bleu  acheta une Audi-bleue , pourtant, c’est de lui, ce jour-là.  Et la prof qui s’absente pour rencontrer les parents d’un autre des « agités », comme ils disent. Ça ne le calme pas, le gamin, de savoir qu’on est en train de régler son sort dans une salle à côté.

Quatre fois deux heures. Pour eux, c’est énorme. Je leur dis, en partant, à quel point je suis contente d’eux, des efforts qu’ils ont fournis,sur un terrain qui leur est si défavorable.  Ils ne m’écoutent pas : c’est l’heure de la cantine, mais je veux croire quand même que certains m’auront entendue.

 

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