écrivain

Ella Balaert, compte-rendu des ateliers d’écriture sur le thème “j’ai dix ans” (dans différentes clases du Loiret)

Enfin ça y est, j’y suis: Orléans, Cléry, leurs collèges, salle de cours ou cantine,  tout le monde descend, tout le monde se retrouve.

Tout le monde, c’est-à-dire, le premier jour: Géraldine Godemert, la comédienne, moi, et le petit gars un peu frappadingue qui collectionnait ses soldats dans l’histoire qu’on a racontée, moi en l’écrivant, Géraldine en la jouant. Plus les jeunes du collège, attentifs pour la plupart, attendant je ne sais quoi, que je ne suis pas sûre de savoir leur donner.

Cette année, on va travailler sur la phrase « j’ai dix ans ». Le théâtre Clin d’œil fête ses dix ans, ce sera donc le thème de nos rencontres. Pas question d’ouvrir les ateliers sur la chanson de Souchon. Même en version remastérisée, remixée années 2005, même sur fond de Fender, ou DJté et formaté MP3. Beaucoup trop ringard. Tiens, même ce mot, ringard, ça fait vieux. Dépassé, démodé, has been…Out. Nul. Même leurs propres 10 ans, à eux qui en ont 13 ou 14, c’est antédiluvien !

10 ans, l’âge de l’intronisation, de l’initiation en majuscule,  le passage aux deux chiffres et au siège avant de la voiture.  S’agit de bien boucler sa ceinture, désormais. (Nouvelle : un gamin de 10 ans tout fier de monter devant, à côté de son père. C’est la première fois. Ses rêves, ses attentes. Dis papa, on fera ci, et ça…et puis je vais pouvoir…Accident. L’enfant défiguré. Ou pire.  Faudrait pas grandir. )

Bon, ils sont là, à Cléry, à Orléans, et je ne vais pas les démoraliser, non plus. Ils n’ont pas besoin de cela. Je veux dire : de moi pour cela. Font ça très bien tout seuls. 13, 14 ans, l’âge de regarder devant eux, droit devant eux, pourtant ils regardent de biais, ou de travers, parce que l’avenir leur fait peur. Alors j’hésite à leur demander de jeter un oeil par-dessus l’épaule, se retourner, faire le point, leur premier bilan, peut-être ? 10 ans, un âge une frontière, souvenez-vous les enfants…trop grands désormais pour… et enfin assez grands pour…L’âge des grandes décisions -tous les jours de ses dix ans, comme un premier janvier au matin. Et les vieilles peluches qui retournent à la poussière et les libertés toutes neuves qui attendent qu’on fasse quelque chose d’elles. De bien, si possible, et c’est ça qui leur paraît mission improbable, justement. Parce qu’ils ne voient pas l’avenir en rose, ces ados, ni en toute autre couleur, d’ailleurs. En rouge, peut-être. Pas le rouge des drapeaux, celui des polars de séries B. ça gicle fort, si on n’y veille : s’agit de réagir. Allez, on s’amuse un peu. On sort de soi. « Je » n’est pas moi. Je est un enfant, mais pas français. je n’est pas contemporain. Je n’est pas un enfant, mais un adulte. Je n’est pas humain, mais un animal. Un matou, un petit chien, un lion dans la savane. Je est un objet, un machin, un vieux truc un peu cassé. Un joujou, un doudou. Qui parle. Qui dit « j’ai dix ans ». Qui dit à leur place ce que ces jeunes ont envie de dire.

A savoir qu’à tout âge, on se demande ce qu’il y a, derrière le prochain virage.

 Le travail :

Autant le dire tout de suite : la mise en route de l’atelier n’est pas facile-facile. Avec un groupe de 25 à 30 ados, ce n’est déjà pas toujours évident, alors devant un mégagroupe de plus de 50 personnes !  Difficile de les immerger, tous, 1 heure et demie durant, dans une ambiance propice à ce qui devra, très bientôt, devenir écriture. C’est-à-dire, a priori pour beaucoup d’entre eux, quelque chose qui tient de la rédac et du contrôle de français – surtout si le travail est ensuite noté par l’enseignant. J’essaie d’obtenir la promesse qu’il ne le soit pas. Je ne sais pas ce qu’il en sera.  Pour l’instant, j’aimerais qu’on rêve, qu’on divague, si possible qu’on s’amuse. Je lance le thème dans la salle, comme une petite balle, qui rebondit de l‘un à l’autre, grossit et s’enrichit, ici d’une image, là d’un mot. Techniques habituelles d’animation. Je procède par association, décomposition, transposition. Le but est de faire émerger le maximum de débuts d’histoires possibles, de silhouetter une foule de personnages dans le brouillard. Pour l’instant, on esquisse. Même pas : on s’échauffe les méninges, on se stimule l’esprit, on s’excite un peu les papilles de  l’imagination. L’exercice est difficile. Pour moi, qui les guide et me laisse pourtant mener sur leur territoire. Pour  les enfants, car il y faut du tact, de l’écoute et du respect. Si certains (et sur plus de 50 personnes, forcément, il s’en rencontre toujours) si certains commencent à ricaner, à reculer, à sortir du cercle, ça casse tout, en installant chez les autres la honte, la gêne et  l’inhibante peur du ridicule…. « La tyrannie de la majorité », sous-titre un livre[1]édifiant sur le poids qu’ont à supporter ces jeunes. j’espère ouvrir un tout petit espace de liberté à chaque minorité.

Mais devant 50 personnes… Il faudrait faire la morale, de la discipline et tout ce genre de choses. (Après tout, on est dans une école, ça ne surprendrait personne). Continuer avec ceux qui font montre de bonne volonté : les autres, les laisser sur le côté. (Après tout, ils n’ont qu’à changer d’attitude). Remplir le  contrat, achever la séance tant que bien que mal. (Après tout, on n’est pas si bien payé pour ce travail qu’il faille y laisser sa peau). Oui, c’est sans doute ce qu’il faudrait faire. Ce qu’il faudra, une autre fois, peut-être. Sauf que si je renonce à les faire écrire, eux surtout qui n’en ont pas le goût, ni l’envie, ni l’assurance, autant renoncer à écrire moi-même. Parce que c’est bien de cela que nos textes sont faits, aussi, de peurs, de hontes, de gênes, de colères, de pudeurs et de provocations.

 Et parce que finalement, à leur place, je ne sais pas comment je me serais comportée. Allons, il faut que je réussisse à leur donner le courage d’écrire, sinon je n’aurai pas celui de continuer.

 Le travail, suite :

Et puis Noël est passé. Quand on s’est revu, chacun avait une idée précise de son  personnage et des événements. Ensemble, par petits groupes, on retravaille l’idée. Les personnages sortent du brouillard, les ambiances se précisent. Tout le monde s’y est mis, bon an mal an et les plus rétifs découvrent avec bonheur la fierté d’avoir inventé, eux aussi, quelque chose. Je partage leur joie, bien entendu, même si je sais que le plus dur est encore devant : mettre leur histoire en mots, sur le papier. Je le leur dis. Pas comme ça, mais cela revient au même. Beaucoup protestent, et sans les ménagements équivalents. Ils en resteraient bien là, au stade de l’idée, de l’histoire, du résumé.

Je reçois les textes quelque temps après.  Une centaine à peu près. je vais les lire, les annoter, suggérer des pistes de réécriture. Les considérations littéraires court-circuitées, là encore, par des interrogations évidentes, essentielles : comment ne pas les heurter. Ne pas les vexer. Ne pas intervenir trop dans leurs textes : intervenante, le mot est laid, et la chose a ses limites. Ce sont leurs mots, c’est leur style. Ne pas « unifier », ne pas couler dans un moule, dans un uniforme. Mais indiquer quand même comment améliorer. Et pousser certains à se fatiguer un peu. Leur montrer que ça vaut le coup. (Et ne pas penser, pendant tout ce temps, à mon propre travail . Ne pas penser que je ne suis pas payée pour ces heures supplémentaires, ces jours de lecture, et qu’il va falloir que je trouve ailleurs les sous pour mes propres gosses, quelle idée, aussi, d’avoir trois gamins quand on est intervenante. Ne pas penser que moi-même je n’écris pas, pendant ce temps, les textes que j’ai en tête. Penser à la beauté du geste. A la bonne cause. Penser, tiens, penser aux gens tassés sur leur fauteuil SNCF, le matin, à cinq heures. )

On se revoit une dernière fois. Pour  écrire  (c’est déjà pas mal), pour réécrire (carrément courageux), pour ré-ré-écrire (pur héroïsme). Dans les salles, il  y a des tas d’enfants fictifs, ils se baladent entre les tables, d’une feuille à l’autre, ils ont dix ans en général, mais pas toujours et pas seulement, il y a des bestioles et des objets aussi, des jouets, un tam-tam. Un nounours. Et puis des gens jaloux, des pauvres, des amnésiques, des contemporains, des hommes de la préhistoire, des enfants qui travaillent ou qui font la guerre, d’autres qu’on castre ou qu’on initie à la vie adulte dans la joie, la peur, la douleur et l’humour, tout ça ensemble, bien sûr. Ça en fait, du beau monde, dans les collèges de Cléry  et d’Orléans! Ça grouille comme la vie, et en costumes d’époque, s’il vous plaît ! Alors je peux repartir, sans bruit, je vais vais reprendre mon train, mon métro, ma voiture, mais eux, ils restent entre eux, derrière les murs du collège et je veux croire qu’ils ont encore des tas de choses à se raconter[2].

[1] Cultures lycéennes, Dominique Pasquier, éd. Autrement

[2] J’ai rédigé cette partie de mon compte-rendu avant la proclamation des prix de la nouvelle : je ne savais donc pas, en écrivant, que Marin le nounours (1er prix) et le personnage de Sara, dont la mémoire et la vie basculent à 10 ans dans un accident de voiture (2ème prix) seraient récompensés.

[3]Et petite perle de sucre sur la cerise : quelques jours plus tard, une lettre des enfants, pour dresser le sympathique bilan de l’année. L’un d’eux me remercie d’être aussi « passionnée ».  Le mot passion me fait réfléchir .J’en parlerai une autre fois.


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