écrivain

Ella balaert: sur la notion d’intervenant (e) en ateliers d’écriture

Au fait, qui sommes-nous et  comment nous appelons-nous ? 

Des « intervenants » .  C’est ainsi que parfois en effet on nous désigne: « notre intervenante ». Ni nom, ni prénom. Normal, puisque nous faisons des « interventions ». Sans gyrophare et sans casque, nous intervenons dans la classe ou dans la bibliothèque, donc, en toute logique, nous sommes des intervenants.

Pourquoi pas. Va pour le masque – après tout, s’il s’agit d’apporter un peu d’oxygène… D’ailleurs, ne parle-t-on pas souvent d’ Opération? “Opération Voyages en ville » , “Opération oeuvres en cours”… 

Mais ce n’est pas innocent, cette appellation, malgré tout. Assez vague (générique, même, comme les médicaments ) pour couvrir un statut indécis: l’intervenant(e) n’est ni prof, ni grande sœur, ni confesseur, ni animateur social, à peine un technicien, quelqu’un dont l’identité sociale est problématique, et encore plus floue l’utilité , qui ne sait ni éteindre un feu, ni soigner un blessé, ni faire des acrobaties quoiqu’il fasse parfois  le clown, quelqu’un qui accepte de travailler pour gagner très peu par livre,  qui vient sans bagage, qui frappe avant d’entrer, qui entre, qui n’est pas psy, mais qui aide des mots à sortir, à se nouer sur une page, un cahier, un bout de papier, des mots qu’on ne savait même pas être là.  

Intervenants, donc. Pourtant, je ne suis pas sûre de partager l’image de l’écriture qui se joue dans ce mot. Un « intervenant » , ça donne des trucs, des techniques, des recettes : un personnage comme ci, une histoire comme ça, de l’action, une pincée de suspense et, cerise sur le gâteau, « la chute finale », refrain bien connu des aueurs de nouvelles.  Bonjour, bonsoir. Rien en amont (les participants aux atelier, a fortiori les enfants, savent qu’on a « fait des livres », mais c’est souvent très abstrait),  rien en aval (on ne reçoit pas toujours la version finalisée des travaux, la plaquette, le recueil, le livret des textes, par exemple). Comme me l’a glissé cette année une petite jeune fille, dans un petit mot qu’elle m’a très gentiment  remis le dernier jour: « madame, je n’ai rien lu de vous, mais vous êtes un écrivain formidable». Instrumentalisation maximale des écrivains (par l’institution).

Seulement voilà, l’écriture ne se réduit pas à une somme de simples techniques. Un(e) autre, à ma place, s’y prendrait tout à fait autrement.  Toute écriture a une histoire, et toute histoire est tramée, tissée dans du vivant. « Intervenant », ça ne vit pas beaucoup.

Ça aide à survivre.

Remarquez, c’est déjà ça.

E.Balaert, 2007

(Ce texte a été écrit après une série d’interventions “en zones sensibles”, comme on dit pudiquement, où l’on attend des intervenants qu’ils bricolent en quatre ou cinq séances la solution miracle, qui va réconcilier avec la lecture, l’écriture, l’institution scolaire, bref, “le système”,  un groupe de jeunes en échec, en révolte, en rejet.  

Et pourtant, je continue mes “interventions”, et chaque fois, j’y crois malgré tout: car il faut avoir croisé le regard de fierté d’un de ces jeunes qui parvient  à raconter une histoire, à choisir et déposer sur la page ses mots, à mener à son terme un projet  d’écriture, pour mesurer l’importance, à long terme, de telles actions. Un jeune qui est réconcilié avec l’écriture, c’est un jeune qui retrouve l’estime de soi et la confiance en ceux qui lui renvoyaient, échec après échec, une image négative de lui-même. C’est-à-dire à ses yeux nous, vous, la société, les politiques, et toutes formes de pouvoir.)  2011

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Partir, écrire, faire écrire… assorti de quelques notes sur la condition d’intervenant(e).

(Faut-il préciser que j’ai horreur de ce mot “intervenante”‘:   intervention, urgence, samu social, samu scolaire, il  ne nous manque qu’un brassard, à nous autres écrivains de terrain, ceux qu’on fait venir dans les classes, ceux qui acceptent d’y aller). 

 La route:

D’abord, il y a la nuit. 5 heures du matin. L’intervenante se lève tôt. Le noir se troue de quelques lueurs, le silence, de trilles d’oiseau. Ne pas réveiller les enfants. Tenir son bol de café à deux mains, même s’il brûle, en se concentrant sur l’arôme. Faire le plein des toutes premières sensations du jour. En ville, l’intervenante croise le camion-poubelle. 5 heures 25 à l’angle de la rue. Ponctuel, habituel, il y a quoi, dans vos sacs, messieurs du matin ? et dans celui de l’intervenante ? Plus loin, en traversant la forêt, qui sait, un sanglier lui coupera la route ou ce sera un cerf et ses biches – ça n’arrive presque jamais, mais l’intervenante espère toujours. Après la voiture un premier train, une ligne de banlieue. Dans celui de 5 heures et quelques du matin, flotte un silence extrêmement palpable. Les gens ont presque tous les yeux fermés. Menton sur la poitrine, ou tête renversée contre le dosseret du fauteuil et mâchoire tombante, ils prolongent leur sommeil. Encore fatigués de la nuit. Ou déjà fatigués du jour. Ils ne font pas riches. Ils ne sont pas vieux.

L’intervenante aussi ferme les yeux. On ne va pas se gêner à se regarder dormir. Pour eux, c’est tous les matins. Parfois, elle sent que c’est sur elle que pèse un regard. Elle se garde de vérifier. Que l’on pense ce qu’on veut. Chacun sa route, et tous dans le même train. Celui de 6 heures est déjà plus bavard. Femmes de ménage, employés, quelques cadres sans doute. Après 7 heures, la rame est  pleine, les vitres s’embuent, l’air pue le parfum et l’after shave, les portables sonnent. Il y en a qui lisent, d’autres qui déjeunent d’un croissant. L’intervenante se roule en boule sur son siège, la tête sur son sac et le manteau remonté comme une couverture jusqu’au menton. Jusqu’à Paris. Puis le métro pour changer de train, puis un taxi ou une autre voiture après l’autre train. Le chauffeur parle du temps qu’il fait, qu’il a fait, il y a un mois, il y a trois ans. qu’il fera, plus tard, dans la journée,  Si les prévisions sont bonnes. Par association d’idées, la phrase suivante exprime le degré de confiance que le chauffeur met dans ceux qui font la pluie et le beau temps dans notre pays. Les décideurs, les annonceurs, les politiques.  En général, l’intervenante se tait.

(…)

Plus tard dans l’année… L’intervenante reçoit les textes des jeunes chez elle.  Une trentaine par classe. Elle va les lire, les annoter, suggérer des pistes de réécriture. Les considérations littéraires court-circuitées, là encore, par des interrogations évidentes, essentielles : comment ne pas les heurter. Ne pas les vexer. Ne pas intervenir trop dans leurs textes : intervenante, le mot est laid, et la chose a ses limites. Ce sont leurs mots, c’est leur style. Ne pas « unifier », ne pas couler dans un moule, dans un uniforme, dans la norme scolaire.  Mais indiquer quand même comment améliorer. Et pousser certains à se fatiguer un peu. Leur montrer que ça vaut le coup. (Et ne pas penser, pendant tout ce temps, au propre travail de l’intervenante. Ne pas penser qu’elle n’est pas payée de ces heures, de ces jours de lecture, et qu’il va falloir qu’elle trouve ailleurs les sous pour ses propres gosses, quelle idée, aussi, d’avoir trois gamins quand on est intervenante. Ne pas penser qu’elle-même n’écrit pas, pendant ce temps, les textes qu’elle a en tête. Penser à la beauté du geste. A la bonne cause. Penser, tiens, penser aux gens tassés sur leur fauteuil SNCF, le matin, à cinq heures. )

On se revoit une dernière fois. Pour  écrire  (c’est déjà pas mal), pour réécrire (carrément courageux), pour ré-ré-écrire (pur héroïsme).

Retour :

18 heures : taxi, train, métro, train etc… Quand l’intervenante rentrera chez elle, ses  enfants auront mangé, elle espère que le petit dernier ne dormira pas encore.

Ella Balaert, 2005
 
( J’avais prévenu: quart d’heure de découragement)
 

Allons, il y a quand même du festif, et même de l’émouvant dans ces rencontres. Les gâteaux et les crêpes maison, le thé chaud dans la thermos, à l’arrivée,  et quand je repars le soir, j’ai les poches lourdes de bonbons, des ours et des crocodiles, multicolores et caoutchouteux, je n’aime pas trop, mais c’est si bon, on partage, je les donnerai à mes enfants, on prolongera la fête.

–  Bon, d’accord, c’est satisfaisant pour l’ego, mais l’écriture ?

–   J’y viens, j’y viens.

C’est important, cet horizon des mots. Cette ligne commune vers laquelle nous marchons, nous roulons, en train, en voiture, et sur laquelle, bientôt, durant une heure ou deux, nous accrocherons, ensemble, quelques phrases, quelques histoires. On s’attend, on s’interroge, on s’imagine. Eux, je ne sais pas quoi, “écrivain”,  je n’ai pas envie de savoir ce qu’ils mettent dans ce mot, j’aurais trop  peur de ne pas être à la hauteur. Ce n’est pas une question d’ego, ils se font souvent  une fête de recevoir quelqu’un chez eux, sur leur terrain, dans leur école, dans leur langage, dans leur imaginaire, dans leurs rêves,  cette année, ils étaient en primaire, en 4ème, en 2nde, en 1ère , en terminale,  et dans toutes les classes, il y avait, dès le seuil, comme un appel d’air chaud, une attente. Toujours différente, toujours forte.

 –         Mais l’écriture ?

–         Ah oui, écrire…. :« Ecrire m’a prouvé que j’étais capable de faire quelque chose d’à peu près bien » « ça m’a prouvé que j’avais quelques idées qui avaient du sens », « je suis fière d’avoir réussi à écrire une nouvelle avec mes amies », « On nous avait dit qu’on était des incultes littéraires » .

Quelques retours d’expérience parmi d’autres, mais qui suffiraient à justifier les moments passés ensemble, cette réconciliation, avec leur écriture, des plus malmenés par leur environnement,  tantôt social, tantôt familial, tantôt scolaire et souvent tout cela ensemble). Il fallait monter dans ce train, ce matin. Ne serait-ce que pour ces quelques mots.

 Et pourtant le pas hésite encore, et même un peu plus, la fois suivante. Je perçois de moins en moins bien le rôle qu’on attend de moi . J’irai le jouer, bien sûr : je vais sur le quai comme vont tous ces gens de la gare Saint-Lazare ou de la gare d’Austerlitz,  me répétant que si ça a un sens pour tous ces gens-là, d’aller prendre un train à 6 heures du matin, ça en a un aussi pour moi, forcément, et qu’importe, dirait la chanson, si ce n’est pas le même à chaque fois.

Et puis un jour, je le reçois en pleine figure, par courrier. Un professeur m’envoie, avec les nouvelles dactylographiées et agrafées de ses élèves, une feuille sur laquelle elle leur a demandé de dresser le bilan du travail d’écriture que nous avions mené en commun. Rien que du très gentil, au bout du compte (c’est sans doute pour cela, pour me faire plaisir, qu’elle me l’a envoyée). « au début, ce n’est pas évident, mais après, c’est plus facile » ; “j’ai trouvé cela amusant…j’aurais pensé que c’était plus dur que cela », « ça n’était pas si dur que cela », « le fait de s’intégrer dans la peau d’un écrivain m’a paru, au premier abord, quelque chose d’insurmontable et tout compte fait, c’est très simple »…

Alors je comprends ce qui me gêne. Je suis extrêmement heureuse d’avoir, un moment, suspendu le jugement qui pèse au-dessus de certains d’entre eux (les plus déconsidérés par l’institution scolaire); heureuse d’avoir aidé à débroussailler le chemin qui les mène, tous, à leurs mots. Mais au prix de quelle image de l’écriture? Ecrire leur paraît “facile, simple,  amusant” ! Dans le pire des cas, c’est “difficile, mais rigolo quand même”. Alors tout à coup, je ne suis plus du tout sûre d’avoir si bien réussi que cela. J’ai envie de leur dire, attendez, il y a erreur ! Ecrire, c’est en baver, à chaque étape, c’est perdre beaucoup plus de certitudes qu’on en gagne, c’est un casse-pipe, une humiliation permanente, quand le mot ne vient pas, quand ce n’est pas le bon, quand le manuscrit vous est retourné, quand dix livres, en vitrine, n’empêchent pas une gamine de mourir de faim  à quelques heures de là, ni une femme de se faire battre par son mari. 

Mais bon, ce serait méchant. Ils m’ont ouvert leur porte, ils ont écrit, et j’ai des bonbons plein les poches. Ils sont contents, qu’est-ce qu’il me faut de plus?

 Et quand j’y repense, c’est vrai que par moments, on s’est drôlement bien amusé.

Ella Balaert, 2000

(texte écrit pour la Maison des Ecrivains)

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