écrivain

Ella Balaert: Allo, Solange? nouvelle

   

 (Allo, Solange? , texte initialement paru dans la revue Sol’Air)

 

             – Allo, Solange?

            – Non, Madame, ce n’est pas Solange.

            – Allo, c’est toi, Solange?

            – Je suis désolée, il n’y a pas de Solange, à ce numéro.

Il devait s’agir d’une banale erreur d’attribution. Dix minutes plus tard, cependant.

            – Allo, Solange?

            – Non, Madame,  vous composez un faux numéro.

            – Ah, bon. Et Solange, elle n’est pas là?

            Quelque chose dans la voix m’alerte encore plus que l’incohérence du propos: totalement atone, machinale, comme venue de loin, de l’au-delà des mots. Ce doit être une femme âgée, sénile, l’esprit fatigué. Pauvre femme. Je raccroche, agacée néanmoins. Ce temps perdu! Et le cœur qui s’emballe,  à chaque sonnerie, si c’était lui?

            Mais encore et encore, tous les quarts d’heure:

            -Allo, Solange? Quand elle reviendra, vous lui direz, n’est-ce pas, qu’elle vienne me voir, je suis bien malade, vous savez,  bien vieille.

            Il faut agir, enrayer la machine. Pour moi, pour elle. Pauvre vieille, qui n’a plus qu’une seule idée, fichée en tête comme une aiguille de cadran solaire, et qui tourne, tourne sans cesse autour, heure après heure, inlassable. Elle me rappelle tante Odile, réduite à quelques mots vers la fin d’une vie paisiblement consacrée à l’étouffement méthodique et raisonné de mon cousin, son unique fils, quelques mots, un notaire, tout de même, mon fils est notaire, vous savez, notaire, il est devenu, mon fils. C’est comme ça pour tout le monde. Passé sous le soleil et les ans, le monde  rétrécit, peau de chagrin toute ridée, où se love, entre les plis et sous les plaies, un dernier désir. Solange. Eh bien, qu’elle attende Solange, si Solange est son messie, son salut, son Amérique ou que sais-je, mais moi, moi, qu’ai-je à y voir? Cela ne me concerne pas, moi, j’attends Pierre, un mot de Pierre, un appel de Pierre. Pierre parti là-bas, au loin, sur la carte un nom près d’une croix, comme une tombe. Un nom imprononçable. Une formule magique.

            Ainsi, mue par un obscur sentiment dans lequel se nouait, au désir de sa propre tranquillité, ce  qu’elle prenait pour de la pitié mais qui trépignait de haine et de rage envers cette patiente humiliation de l’humain dont la vieille dame au téléphone lui apportait le témoignage, par l’abdication de son  âme ballante au bord du vide et du langage, Allo, Solange, Solange, allo, Madame veuve André Castillac, deux jours après le premier appel, décida d’en référer au centre de gériatrie le plus proche.

            – Je voudrais vous signaler le cas d’une dame âgée qui me semble en difficulté.

            – Oh, vous savez, pour nous, ce n’est guère un cas. S’agit-il d’une parente?

            – Non.

            – D’une amie, peut-être?

            – Non.

            – D’une voisine, alors?

            – Non, pas davantage. En réalité, je ne sais pas de qui il s’agit. Pourrais-je parler à l’assistante sociale rattachée à votre centre?

            – Je regrette, elle est en tournée toute la journée. La procédure usuelle consiste à lui laisser les coordonnées de la personne, afin qu’elle enquête à son retour.

            Les coordonnées. Pas la détresse, ni la solitude, ni la fragilité d’un corps marmottant, vulnérable et têtu. Mais une adresse, un nom. Réduite à espérer un nouvel appel de son interlocutrice, afin de lui soutirer les renseignements requis, Madame Castillac s’assit devant le guéridon ciré du téléphone, posa sa tête entre ses mains en corbeille et songea. Les échéances à payer, la clientèle raréfiée, mécontente, depuis la mort d’André, huit mois déjà, le bébé venait de naître, celui du dessus qui n’arrête pas de crier encore cette nuit à deux heures du matin. La glotte palpitante, pressée contre les deux pouces joints, elle songe à la guerre, là-bas, qui n’en finit pas, dont elle suit le fil rouge à la télévision. Et Pierre qui n’appelle pas. 

             – Allo, Solange.

 A peine une question, le fil à peine rompu d’une conversation. La voix, devenue familière, malgré tout, me réchauffe. Une voix sans goût, sans nom, sans haleine, mais quelque chose d’humain dans l’onde et mon numéro sur les touches. Ainsi l’ombre de l’air a-t-elle tremblé sur la nappe, ce midi, ténue, fascinante, me tenant l’œil écarquillé jusqu’à ce que j’eusse compris comment quelque chose d’immatériel pouvait projeter une ombre, et troublante encore, après que la chaleur du radiateur, sous les rayons du soleil, m’eut apporté la solution. L’émotion qui me saisit alors, à voir frissonner sur la toile la force d’un souffle, je la retrouve maintenant, devant cela qui s’acharne à vivre et me parler au creux de l’oreille, sans rémission, sans pardon, quelque chose d’humain, malgré tout, qui triomphe, quelque chose d’humain, ici, tout près, dans le doigt sur la touche, dans la main qui se serre autour de l’appareil, dans le cœur qui se serre aussi, tout petit, tout entier dans l’écouteur, allô, Solange, car c’est toi, ne dis pas non. Et Pierre, au loin,  sous les mitrailles et sous les pierres.

            Décidément, il faut faire quelque chose pour cette femme. On n’est pas des bêtes.

            – Ecoutez, Madame, Solange n’est pas ici, mais dîtes-moi qui vous êtes, j’essaierai de vous aider.

            – C’est Solange que je veux, Solange, vous comprenez, elle me connaît, elle saura.

            – Mais Solange comment?

            – Solange, c’est Solange, elle a écrit son nom sur le calepin, avec le numéro, appelle-moi, elle a dit, quand elle est partie, appelle-moi, si tu as besoin.

            – Et où est-elle partie?

            – Je ne sais pas où ils me l’ont mise. C’est son fils, avec une dame en blouse, n’y vas pas, pourtant, je lui avais dit.

            – Mais vous, vos enfants?

            – Non, pas de famille, non non.

            – Vous vivez seule, alors?

            – Non non, je veux Solange, Solange.

             De la panique, soudain, flotta dans l’air. La voix s’éloigna avec le cri, sortit du cercle enchanté que le fil de téléphone avait tracé tout autour de Madame Castillac et de la vieille dame. Les mots soudain trébuchaient au seuil de la raison. Qui s’en étonnerait? Il court tant d’histoires d’agressions!  Madame Castillac décolla lentement le combiné de son oreille et sentit un courant lui passer entre chaque doigt. Elle se rappelait sa mère. Le récit de ses visites à l’hospice, un bandeau sur le front, sur le brassard une croix rouge: il fallait les voir, ces malheureuses, se traîner hors de leurs lits, s’accrocher à sa blouse et lui donner dans un cri le prénom d’une fille, d’une nièce, de leur meilleure amie. Madame Castillac se souvint des détails miséricordieux dont sa mère parsemait ses paroles à des fins d’édification morale et chrétienne. Si miséricordieux que les femmes, en dépit des adjectifs dont elle ouatait leurs injustes misères, leurs terribles conditions, leurs malheurs immérités, les femmes  devenaient des bêtes, les lits, des paillasses, les cheveux des crinières, et sa bonté, à elle qui ne les touchait jamais et se lavait toujours longuement le corps au savon noir après chaque visite, de la charité. Vos récits, ma mère, se voulaient édifiants; mais ma petite vieille à moi, dont je n’ai pas même arraché le nom, voyez comme elle se rebiffe et, dans un réflexe de la chair et des entrailles, comme elle repousse le téléphone, lâche la blouse et retourne à son lit. Seule peut-être, et gâteuse sans doute, mais vivante. Ce n’est même pas par dignité, me direz-vous. Ce n’est que de la peur. (On avait dû, Solange, peut-être, lui répéter si souvent, comme à une enfant, méfie-toi des étrangers, ne dis pas que tu vis seule). Et alors, quelle différence? Il n’importer que de survivre.

            Madame Castillac, à son tour, reposa l’appareil. Elle connaissait bien cet effroi, la matrice en boule et l’estomac qui se vide d’un coup. Elle le connaissait chaque fois que la sonnerie du téléphone, traversant l’air, la jetait à terre comme jadis les stukas dans le ciel normand, quand elle avait neuf ans. Elle le connaissait chaque fois que le silence de l’appartement lui lançait au visage qu’il devenait inutile d’attendre Pierre, un appel de Pierre, sa voix au bout de la ligne pour lui dire, tout va bien, maman, ne t’inquiète pas. Pierre parti là-bas sous les bombes. Reporter. Témoin. Derrière l’objectif, la même cible et pas les mêmes armes. Oeil pour oeil, pour dire à vingt heures, au monde attablé, diverti, entre les fourchettes et les enfants, regardez, regardez et jugez. Pauvre Pierre. Comme si les yeux des hommes leur servaient encore à voir. Pierre engagé pour de si grandes causes, auprès d’hommes si petits, soupira Madame Castillac en s’éloignant du guéridon.

            Des jours passèrent. Un nouvel appel au centre de gériatrie demeura sans effet. Trop de demandes en ce sens, pas assez de renseignements, si encore vous étiez de la famille. On se débarrasse plus facilement du problème en famille. Le fils de Solange, Pierre, tante Odile. En famille, on prend et on donne, tout, et la vie et la mort. La famille possède tous les droits et l’impossible devoir de consolation. Madame Castillac renonça donc à faire prendre en charge la vieille dame: par amour de l’humanité. Là-bas, la guerre durait. On était toujours sans nouvelles des quatre journalistes portés disparus au début du mois. Il devenait raisonnable de ne pas conserver l’espoir de les revoir vivants. Madame Castillac se montra raisonnable. Raisonnable, elle se forçait à écarter chaque matin et refermer, chaque soir, les plis lourds des tentures et les portes des armoires, grinçant sur les paquets de pâtes et de thé. Elle avait les gestes raisonnables du jour, quand le corps agit sans que l’âme y pense, et la nuit, quand il ne bouge plus dans le grand lit blanc, la courtine tendue sous les aisselles desséchées, les yeux, qu’ils soient ouverts ou fermés, dans le noir, ça n’a pas d’importance.

            Un matin, l’air tendu au maximum de l’appartement vibra sous les appels du téléphone. Souffle coupé court, Madame Castillac ne put se précipiter aussi vite qu’elle le souhaitait et ne parvint à décrocher le combiné qu’à la dixième sonnerie, si tôt, ce n’est pas bon signe, quelle heure est-il, là-bas?.

            – Allô, Solange?

            Dire alors comme Solange résonne à l’oreille: la mère a  tellement espéré entendre la voix du fils. Elle l’a tellement entendue, cette voix. Solange paraît un mot étranger, un mot inconnu de toutes langues, un bruit gênant qui s’installe au fond de l’oreille et distille des flots de rage dans le sang. Quoi? S’être émue de ça, cette vieille souche radoteuse? Avoir pensé l’aider? Soudain l’envie de tuer la prend comme une envie de vomir. A vouloir défoncer le vieux crâne à coups de récepteur, si seulement elle l’avait sous la main. Mais qu’elle crève, qu’elle crève donc, puisque Pierre est là-bas, sous les bombes.

            -Allô, Solange? Tu ne dis rien, aujourd’hui?

            La mère ramassa l’écouteur, qu’elle avait jeté au loin. Allons, à quoi bon? Rien ne servirait à rien. La femme appelait Solange et Solange n’était pas au numéro demandé. Il y avait des destins plus tragiques. Ce n’était qu’une banale erreur d’attribution, en somme.

            Madame Castillac reprit haleine. Il n’y avait plus de haine; il n’y avait plus de raison. Elle ne put obtenir de son interlocutrice ses nom et adresse, mais réussit à lui arracher quelques mots supplémentaires et à en apprendre davantage sur Solange, une femme de soixante-quinze ans en avril dernier, elles l’avaient fêté ensemble, avec son fils, comptable, dans les papiers peints non loin d’ici, un quartier agréable, avec le petit square et les pigeons sous le banc où elles avaient coutume d’aller s’asseoir, Solange et elle, quand le vent venu de la mer n’était pas trop froid.

            Madame Castillac connaissait bien la ville. Elle repéra sans difficulté le quartier, l’immeuble. Une enquête rapide auprès des gardiens lui donna les renseignements espérés. Solange Kerbrat, résidence Anadyomène.

            Pierre ne téléphonerait pas. Pierre ne téléphonerait plus. Madame Castillac changerait son numéro de téléphone, quelle importance, désormais ? Elle n’avait plus rien à attendre et au moins, ainsi, elle ne serait plus dérangée par l’autre. Et puis un soir, elle se décida. Même l’enfant du dessus ne pleurait pas. Il n’y aurait plus de larmes. Pour personne. Elle composa un numéro dans l’annuaire. Celui-là ou un autre. Elle était vieille. Elle serait seule dorénavant.

Là-bas, on décrocha. Une voix de femme dans l’appareil. Un timbre agréable.

     – Allô, Solange? demanda madame Castillac.

  D’une voix atone, machinale, comme venue de loin, de l’au-delà des mots.

–  Ah je suis désolée, madame, c’est une erreur.             

  Madame Castillac était vieille. Elle était seule.  Il n’y avait  pas erreur.

2 responses

  1. edeline

    bonjour j ai ete avec ella pendant un sejour scolaire la10/11 au 15/11 et je voudrait avoir son mail svp

    alexandre 10 ans

    18 October 2011 at 15:52

  2. Pingback: Deleuze et Balaert (II) : la non-identité « Jean-Paul Galibert

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