écrivain

La vie sans souci de Sir Thomson, nouvelle (Ella Balaert)

 

 

Mon coeur et ma tête se vident

Tout le ciel s’écoule par eux

O mes tonneaux des Danaïdes

Comment faire pour être heureux

Comme un petit enfant candide

Apollinaire

            – Il dit que le ciel est bas, qu’il est blanc, qu’il va neiger avant ce soir. Voulez-vous boire quelque chose, Monsieur…?

            – Maurice. Il ne peut pas parler?

            – Il ne veut pas, il ne veut plus.

            – Malade?

            – Vous n’êtes pas obligé de baisser la voix. Il ne vous entend pas.

            – Ah! Un sourd-muet.

            – Pas tout à fait. Les lumières de la ville viennent de s’allumer, en plein après-midi, Sir. Les premiers grumeaux de neige  vont bientôt tomber, assourdir les pas, épaissir les voix. Il y a là un homme qui s’interroge à votre sujet.

            – Est-ce à moi ou à lui que vous parlez?

            – C’est à vous et c’est à lui. Je suis un passeur. Je transmets. Il vous demande si vous voulez boire quelque chose.

            – Non merci, je dois partir. Je garde vos coordonnées. Je ferai peut-être appel à vos services, plus tard.

            – Il ne veut rien boire, Sir, il va partir. Je vais allumer la lampe du bureau. Je vous ai amené les Mélodies polonaises de Chopin, aujourd’hui. C’est très beau. Des confidences que le compositeur a écrites entre 1828 et 1845, dans un accompagnement pianistique extrêmement dépouillé. Les gens comme vous aiment. Vous aimerez. Voilà. J’ai allumé la lampe. Exactement le type d’ambiance qu’il vous faut, un ciel comme une âme fatiguée, des ombres nostalgiques dans les coins de la pièce. Je vais vous servir une vodka. Puis j’appellerai votre soeur, nous sommes jeudi, Sir, nous lui téléphonons tous les jeudis.

            Le jeune homme, Jérôme Lauffroy, parle à son aise, entre les deux silhouettes, l’une debout, qui marche à présent vers la porte, l’autre, assise, dans un fauteuil près de la cheminée. Lorsqu’il avait fait passer son annonce dans la presse locale, quinze ans auparavant, il ne croyait guère au succès de son entreprise, mais il lui fallait trouver une source de revenus. Monsieur Koesner avait été son premier client. Un monsieur très occupé, médecin de métier, collectionneur spécialisé dans les plumes, les armes anciennes et les mignonnettes de whisky. Mais courir les salons et chiner dans les brocantes exigeait plus de temps qu’il n’en pouvait accorder à des passe-temps: moyennant salaire, il confia à Jérôme le soin d’enrichir ses collections, d’en tenir le catalogue à jour, de les représenter dans des expositions temporaires. Jérôme s’acquitta deux années entières de cette tâche. Les voyages succédaient aux lectures, les bulletins du Collectionneur Français aux pages du guide Emer. Jusqu’au jour où Jérôme décida de diversifier ses compétences et de se faire, dans le domaine de la culture, généraliste. La révélation lui vint à Birmingham,  devant la rosace de plumes de la salle Charles Thomas, au musée des sciences et de l’industrie. Il y avait rendez-vous avec un calamophile anglais afin de négocier l’échange d’estampages intéressants -un Napoléon III et un marteau avec faucille- contre une plume-dentelle de Blanzy-Poure ou de Brandauer. Plus que d’un secrétaire particulier, il avait, il le sentait, la carrure d’un honnête homme -comme on l’entendait jadis, dans les salons parfumés et poudrés- curieux de tout et spécialiste en rien. C’est alors, de retour en France, à l’occasion d’un dîner, qu’il avait rencontré Sir Thomson.

            A cinquante-deux ans, Sir Thomson, directeur de filiale d’une grande banque britannique, travaillait quatorze à seize heures par jour. Il disait qu’il aimait la musique, sans avoir le temps d’écouter des disques ni d’aller aux concerts. Qu’il aimait la peinture, sans  fréquenter les musées ni les galeries. Qu’il aimait la lecture, les essais, la littérature, sans ouvrir le moindre livre ni suivre les émissions et les débats spécialisés. Jérôme avait proposé ses services. Il serait ses oreilles et ses yeux. Il irait au théâtre et au cinéma, il lirait les revues et les journaux, il écouterait la radio et la télévision. Il serait l’intermédiaire. Sir Thomson saurait, vite, tout sur tout. Jérôme avait été embauché.

             Depuis treize ans, Jérôme vient chaque jour rendre compte à son client des dernières parutions, des spectacles les plus récents. Pas de rapports écrits. Pas de bulletins ni de notes. Mais les rumeurs de la mode, des propos impromptus, de la conversation apparemment improvisée. Autour d’une tasse de thé, d’un whisky ou d’une bière, à la banque, à l’appartement ou dans la voiture, le matin, le midi ou le soir, Jérôme raconte. Les premiers temps, il se contentait d’une présentation sèche, neutre, qu’il préparait à l’aide de renseignements collectés à la source. Il était partout, dans  les salles, auprès des organisateurs, des libraires, des marchands de journaux. Il disposait, pour naviguer sur Internet, des ordinateurs les plus rapides, équipés des moteurs de recherche les plus performants. Fort de cette documentation, il bâtissait en un tournemain le résumé d’une intrigue, d’un programme musical ou d’une argumentation; il savait décrire en les situant dans l’histoire des formes, le  style de mise en scène, les décors, les lumières, les costumes d’un spectacle, dont il précisait aussi le prix des places et le nombre d’entrées de la veille au soir, ainsi que la durée des applaudissements en fin de représentation; il avait toujours une anecdote à partager sur l’éditeur d’un livre, son auteur, sa promotion, son  nombre de semaines au hit-parade de la presse spécialisée  ou sur un acteur, même secondaire, d’un film à l’affiche. Sir Thomson écoutait tout ce que lui disait Jérôme. Il sortait de ces entretiens plus informé, plus moderne croyait-il, plus content de lui. Il parlait, marchait, avec l’arrogance de celui qui sait ce qu’il faut savoir. Dans les réunions mondaines, il citait, critiquait, encensait, assassinait  sans modestie, sans réserve. Et sans précaution, car devant l’ampleur et l’assurance de son information, nul ne tentait d’apporter la contradiction.

            A présent les exposés de Jérôme ont pris de la graisse. Moins arides, moins osseux, ils sont devenus plus juteux, plus savoureux, plus charnels. Jérôme y met du jugement, il leur donne du goût. Il relève. Il apprécie. Il agrémente. Il apporte une touche personnelle. Et Sir Thomson d’avaler toujours plus goulûment ces concentrés de culture, à des doses de plus en plus fortes, à des moments de plus en plus rapprochés. Accoutumé à la présence de Jérôme, il le réclame sans cesse auprès de lui. Il se repaît de ses discours, qu’il absorbe avec une avidité de moins en moins dissimulée. Il écoute dans la hâte, dans l’impatience du mot suivant. De la main, du sourcil, il presse Jérôme, il le bouscule, il le supplie d’accélérer, tout en lui sachant gré de prolonger ainsi l’excitation intellectuelle et le plaisir. Mais plus il en absorbe et plus il en exige, bien qu’il ne puisse plus tout ingérer. Il mélange les références, il confond les titres, il reproche à l’un les discours d’un autre, il met sur scène un romancier et fait d’un journaliste un chef d’orchestre.

             Aussi, conscient d’ôter en les recrachant, toute leur saveur aux mots que Jérôme lui a préparés, les mois passant, il parle moins, il se résume, il se contente de quelques phrases, de quelques mots, de quelques monosyllabes. Oui, non, ah, nul, pas mal, bof. Il s’abstient peu à peu de toute intervention. Il délègue. Jérôme saurait bien parler en son nom. Le faire valoir, lui, son employeur. Chez un puissant, nous, c’est majesté, mais chez un secrétaire, c’est modestie, humilité. Nous avons lu, nous avons vu, entendez, Sir Thomson et moi. Et Sir Thomson paie assez pour que Jérôme ne cherche pas à remplir ce nous, mais qu’il se contente, en société, d’une toute petite part: nous sommes allés au spectacle, Sir Thomson et moi-même à ses côtés, sur un strapontin. Sir Thomson, désormais silencieux en public, se laisse parer de toute cette information comme d’un précieux drapé. Il se mire et s’admire dans l’aisance de Jérôme, qui lui paraît si naturelle, si spontanée. Ce n’est que seul dans sa chambre et devant sa psyché qu’il tente de répéter les phrases les plus brillantes. En vain. Il s’entortille dans leurs circonvolutions complexes comme une coquette dans une guirlande ou un collier de perles à cinq rangs et s’il parvient à se jucher, d’une voix de fausset, tout en haut d’un sommet  périodique, (comme de la graisse de maquillage, ça dégouline entre les larmes et la sueur sur un visage déteint) il dégringole sans majesté, dans un decrescendo pitoyable, jusqu’à la clausule.

            Bien entendu, dans les dîners et les vernissages, ne se laissent tromper que les âmes naïves et les esprits flatteurs. Les autres sourient poliment, gênés, prenant garde de s’adresser, dans leurs questions, à un vous qui, feignant d’inclure Sir Thomson, ne se réfère en réalité qu’à Jérôme.

            – Vous (regard sur Jérôme) souvenez-vous (regard sur Sir Thomson) de ce passage où le personnage fête sa victoire aux élections dans un bruit de pétards: l’on croit entendre des bouchons qui sautent, des feux d’artifice et ce sont les canons qui envahissent la place publique?

            – Et comment, cher ami, avez-vous (regard au plafond) trouvé le décor  du second acte?

            A présent, Sir Thomson est un homme heureux. Il ne dit rien, il ne fait rien. Depuis sa mise à la retraite, à l’âge de soixante cinq ans, il regarde, assis dans un fauteuil, béat, près de la cheminée, les flammes courir sur les bûches et les étoiles tomber du ciel. Jérôme lui raconte la vie. Celle des grands et des petits, celle qui fut, celle qui pourrait être, celle qu’on voit dans les livres et celle qui passe dans la rue, la vie des autres et la sienne, sa propre vie, son histoire, son nom, Sir Thomson. Il lui raconte les couleurs, les odeurs, les musiques; il lui raconte le temps, les gestes qu’il accomplit, les mouvements de son corps et ceux de son âme. Il lui parle des mots et des choses; de la vie et de la mort. Il lui raconte son enfance, son mariage raté, sa soeur, qui habite Londres. Sir Thomson enregistre, bouche ouverte. Une aide soignante vient, deux fois par jour, le nourrir, le laver, lui vider la sonde et le bassin. Ceci ne relève  pas des attributions de Jérôme. Ils l’ont établi ensemble très clairement: Jérôme prend soin de l’esprit de Sir Thomson. C’est tout. Entretien de l’intelligence le matin grâce au résumé des actualités. Entretien des savoirs grâce à l’organisation de matinées thématiques. Tout ce qu’il faut savoir sur tout. Les différents cépages et les types de vins. L’argus des voitures de collection. Les meubles Empire. De A jusqu’à Z, le lexique du sous-vêtement féminin, les mille et une photos les plus insoutenables des camps nazis, le carnet d’adresses des fournisseurs du Président de la République. Toute l’histoire des hommes passée au tamis, leurs plus cruelles douleurs illustrées. L’après-midi, enrichissement de l’âme, exercices de haute spiritualité par le dialogue, forme philosophique entre toutes: soit une question donnée, chaque jour différente, Jérôme s’interroge et se répond, s’adresse les objections et résout ses contradictions, articule les thèses, les antithèses et les synthèses, avant d’accoucher  de sa vérité, dans un cri de douleur, de délivrance et de satisfaction. Telle est la délicatesse de Jérôme qu’il épargne à Sir Thomson la fatigue de parler. Il  prévoit ses paroles, il alimente tout seul les conversations, comme un héron nourrit l’estomac délicat de ses enfants en recrachant dans leur gorge ce qu’il a préalablement chassé, mâché, avalé et déjà digéré. Sir Thomson se montre ravi de cette entente: jamais il ne proteste et, mâchoires affaissées, corps abandonné au fauteuil comme lové au fond d’un nid, jamais il ne quitte cet air de félicité que  jalousent ses amis.

            Car depuis peu, Jérôme fait profiter d’autres clients de son expérience et de son savoir. Monsieur Maurice sera sans doute le prochain. Ils viennent le matin, par groupes de deux ou trois. Ils s’installent près de la porte, sans faire de bruit, derrière Sir Thomson. Ils sont interdits de notes, de papiers, de carnets. Ils écoutent seulement. Ils écoutent et ils envient en silence Sir Thomson, petit enfant candide, d’avoir enfin atteint  l’ataraxie.

 

Ella Balaert

One response

  1. brrrrr quelle terrible fable… j’en tremble, ou peut-être est-ce la fraîcheur qui entre par la baie ouverte sur le jardin trempé et chantant de pluie… j’écoutais ce matin un propos sur le corps sans organe qui est le nôtre, comme l’a dit Artaud, un corps qui sent qui pense et non une mécanique qui fonctionne…

    17 June 2011 at 18:05

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