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Fictions de rue (3) : Quelle bombe

Fictions de rue (3)Plus tard, il rétablira qu’il avait entendu les  motos avant de les voir. Ce rugissement féroce aurait dû l’alerter, mais l’homme n’y prête pas attention, occupé comme il est à pianoter quelque chose sur son téléphone.  ll fond le bruit  dans le marigot sonore de la rue et quand il  sent soudain physiquement sa proximité, à un frisson, un hérissement de poil, quand son corps, avant sa tête, tire l’alarme, mains moites, estomac noué, c’est trop tard. Ils sont là, ils l’entourent, leurs armes braquées sur lui.

« Tu bouges pas ! Tu fais pas un geste ! »

Il se statufie, non pour obéir mais par incapacité à réagir. Il se demande si faire pipi sur lui, ça rentre dans la catégorie « faire un geste » ou non. Il pense qu’heureusement, la fille a déjà tourné le coin de la rue, il n’aurait pas aimé qu’elle le voie comme ça. C’est là qu’il remarque les motos, couchées sur le côté. Ils n’ont pas pris le temps de les poser sur leurs béquilles.

Ils sont quatre en tout, de noir vêtus, un gilet pare-balle par-dessus une combinaison. Deux le tiennent en joue, les deux autres, armes en bandoulière, refoulent les passants sans ménagement. L’homme garde les bras en l’air, écartés l’un de l’autre.

La scène se prolonge. Les deux hommes ont entamé une lente reptation vers lui, l’œil braqué sur ses mains. Le vide s’est fait sur la place, autour d’eux. Du cercle des curieux, un peu plus loin, émergent des bras levés haut par-dessus les têtes des premiers rangs, des téléphones portables au bout des doigts. On le filme. Il espère que la fille ne tombera pas sur une de ces vidéos, c’est pourtant le plus probable. Il pense qu’il devrait sourire, se tourner de trois quarts et aussitôt se demande comment il se fait qu’il pense à de telles choses à un moment pareil. C’est qu’elle  est drôlement bien roulée, la fille, faut dire.

« Ça te fait rire ? Tu te fous de notre gueule ? »

Un des hommes l’a rejoint et se place à ses côtés, pas trop près. L’autre a le champ libre pour tirer si besoin. Ce doit être des policiers, des hommes du Raid ou d’une autre unité spéciale, l’homme n’y connait rien mais il a entendu parler de brigades d’intervention de ce style. L’autre du bout des doigts écarte les pans de sa veste, puis, rassuré, le palpe aux aisselles, à la ceinture, le long des jambes. Tout cela va maintenant très vite. Et l’homme se retrouve les mains menottées dans le dos.

Son téléphone est tombé quand on lui a saisi brutalement le bras. Quand les autres ont foncé sur lui, il était en train de publier sur les réseaux sociaux qu’il était sur le point d’emballer une fille sacrément canon. Il devait la rejoindre deux heures après et il espérait bien terminer son coup le soir même. Pas question de faire ceinture ! S’ensuivaient quelques considérations sur le tempérament visiblement explosif de la demoiselle. Ce qui promettait un beau feu d’artifice.

« Alors elle est où ? tu vas nous le dire, oui ? qu’est-ce que t’en as fait ? »

L’homme n’a pas quitté l’état de sidération dans lequel la vue des  armes de guerre l’a plongé. Il ne sait pas de quoi parlent ces hommes en noir et bredouille poliment qu’il ignore de quoi on le soupçonne.

« Et ça alors ? » rugit le troisième homme, qui a ramassé le téléphone à terre.

Sur l’écran, l’homme peut voir ses propres mots « #explosif: c’est une vraie bombe! » Deux minutes et quarante cinq secondes. C’est le temps qu’il aura fallu aux mots ceinture, explosif, bombe, coup, feu, pour être interceptés par les satellites de communication, se faire analyser et redescendre sur terre sous forme de menace, immédiatement géolocalisée, qu’il convient de neutraliser dans les plus brefs délais.

L’homme sera conduit au poste pour vérification – d’identité, d’adresse, de groupe sanguin, de numéro de sécurité sociale et de compte bancaire, d’empreintes digitales et d’ADN, de paiement des impôts et de loyer. Son répertoire, son disque dur, seront épluchés, son agenda pour savoir le nombre de fois où il a fait l’amour dans le mois et si c’était toujours avec la même personne, et son dossier médical, des fois qu’il soit contagieux de quelque chose.

(Première) fin. (A suivre)

Paris – Jef Aérosol

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