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Fictions de rue (6) : La Grande Peur

fictions de rue 6.-Berlin--KreutzbergLes huis, les volets, les soupiraux étaient barricadés. De larges bandes de toile enduite colmataient les brèches des murs, les fenêtres, les fissures et jusqu’au moindre trou de serrure. Les chatières ne battaient plus au passage familier et frôleur des matous de maisons. Des bouchons d’étoupe et de charbon obstruaient les cheminées. On ne les ôtait que le temps d’y brûler brandons et tisons, parsemés de brindilles de pins. Les encens capitonnés rendaient l’air des maisons plus épais et plus doux que la ouate, où l’on plongeait avec une douloureuse volupté. Dans les placards, les provisions de sucre, d’eaux, de thé, de pâtes s’entassaient, attendant le jour où. On n’osait sortir de chez soi, que le temps d’une course, crécelle au vent et sur le nez, un masque à long bec noir imprégné de pastilles aseptisantes. La nuit tombée, on condamnait soi-même d’une croix sa porte, afin de tenir éloignés les voisins. Puis l’on auscultait le ciel, observant avec frayeur les étoiles, chevillées au firmament pour y dessiner en lettres incendiaires le destin des hommes. On couvrait la tête des enfants d’une toile de lin, espérant ainsi les préserver des cendres célestes, au cas où. Les hommes marmonnaient, en langue maternelle, de vaines imprécations. Seules les femmes osaient regarder en face, une fois par mois, la lune périlleuse. Ce qu’elles voyaient alors sur sa face argentive, nulle ne l’avouait, mais dans leurs pupilles effarées chacun pouvait voir avancer la silhouette d’un homme, ployant sous le fardeau d’un fagot de ronces.

C’était du temps de la Grande Peur.

Saturne forgeait ses chimères au brasier fou des pauvres hères. Misérables insensés, passions mélancoliques. L’épidémie de Peur avait fondu sur les populations comme une pluie de flèches assassines et tout glaçait l’homme d’effroy. Ce qu’il entendait, ce qu’il n’entendait pas. Ce qu’il voyait, ce qu’il croyait voir, ce qu’il ne voyait pas. Ce qu’il disait, ce qu’il entendait dire, ce qu’il ne disait pas. Le tumultueux murmure de la rumeur.

On chassait le mort. On chassait le pauvre et l’on chassait la bête. Tout pareil. Les bêtes sauvages et les mendiants étaient roulés parmi les détritus des carrières communes. Chaque jour passaient dans les rues les charrettes de charognes chaudes encore. Derrière les rideaux, en les entendant approcher, on récitait patenôtres fébriles, oraisons et versets. Contre les rats et les chats errants. Les virus et les puces. Les loups. Les mites. Les miteux. Les indigents. Les inconnus, les estrangers. Les horsains. Pour commencer.

(Berlin – Kreutzberg)

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