écrivain

Fictions de rue

Fictions de rue (22) : Supercalife

Jérôme-Mesnager-et-Nemo

Supercalife. Ce serait son nom. Quelque part entre Superman et Marie Poppins. Et comme eux capable de voler. Supercalifragilistietc, c’est impossible à dire. Quand il est bourré, il ne dépasse pas la quatrième syllabe. Or il est bourré. Sa tête tourne. La terre aussi tourne.  Dans le même néant noir. Il serait calife à la place du calife, il serait supercalife.

Parce qu’on est là les deux mains accrochées à la barre verticale d’un cheval de bois, mais si ça se trouve, il n’y a pas de barre, c’est juste une illusion, ce n’est qu’un bâton de neige, tant qu’on y croit on tient assis et puis brusquement, le cheval quitte le manège, hop ! Non pas pour caracoler librement dans les champs comme ça se passe dans le film, mais parce que tout à coup, ça n’existe plus et alors boum, on tombe. Fondus les cœurs de glace. Mais on s’en fout, pas vrai, barre ou pas, l’important c’est que la terre tourne, supercalifetc, l’important c’est qu’on y croie, c’est l’illusion qui fait vivre, vrai ou non qu’est ce que ça change. Même pas besoin d’ouvrir le parapluie.

Quand il s’écrase sur le sol, la tête la première, il tombe aussitôt en petites poussières blanches que le premier vent venu disperse.

 

Paris – Nemo et Jérôme Mesnager

 

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Fictions de rue (21) : Roi de cœur

 

Elle ne dansait que pour lui.

Elle peignait ses ongles des couleurs de la lune. EllMissTic2e dénouait les lianes de ses cheveux. Et chaque soir elle venait enchaîner pas de biche et entrechats sous ses fenêtres. Petits battements de ses pieds nus sur l’asphalte, légers battements de ses fines mains. Pour lui. Elle l’appelait son Roi.

Elle avait vite repéré le tremblé du rideau. Il était riche, pour sûr. Mais ce n’était pas la raison. Il l’observait immobile et roide à son poste ; elle se déliait en arabesques ondines. Il restait masqué, le visage dans l’ombre, à peine un torse entrevu ; elle s’offrait plus que nue à la transe.

La Rue n’existait plus.

Un soir, pas de rideau et pas de lune. Par la fenêtre ouverte, elle le vit en entier. C’était un valet de nuit, en bois verni, habillé d’une veste de tweed.

Il lui fit un signe. Il l’appela sa Reine. 

 

Paris – MissTic


Fictions de rue (20) : Meute sentimentale

La manifestation commençait à 23 heures.

David de la Mano (2)

En tête avançaient les jeunes, en manteau noir et robe blanche, des racés, âpres au gain et joueurs. Pressés d’arriver, d’en découdre et de tailler dans le vif, ils fonçaient en cassant tout sur leur passage et en menant grand tapage. Derrière eux venaient leurs pères, non sans une certaine lenteur de molosses, déterminés et sérieux.

À quoi dut-il de savoir que les Anciens, eux aussi, étaient là ? Pas au bruit, car ils étaient silencieux. Mais ils poussaient tout le monde devant eux, du nez, du bec, d’une crosse, d’une pique ou d’une fourche. De tout ce qui, venu de loin, venu de jadis, venu de l’enfance, assaille et attaque.

Quand il se réveillait, il lui fallait de plus en plus de temps pour rendre à son chenil la meute de ses cauchemars. Un effet de l’âge, peut-être. Ou de son époque.

David de la Mano (1)

Paris – David de la Mano


Fictions de rue (19) : Sur la route

Fictions de rue 19

La nuit commençait à tomber. La femme se tenait debout, sur la route, sans un sou, avec sa chemise d’hôpital sous le manteau.

Un camion approcha. Elle ne le héla pas, elle ne manifestait pas non plus l’intention de traverser – pour aller où, du reste, se demanda le chauffeur, en face, n’y a qu’ des champs, et encore des champs. Le camion ralentit. Le conducteur jeta un œil à sa feuille de route. L’homme reprit de la vitesse. Le vent qu’il déplaça en croisant la femme ouvrit son manteau et chiffonna sa longue tunique blanche.

La voiture roulait vite sur la route. Lorsqu’il entrevit la silhouette d’une pâleur  lunaire sur le côté, l’homme força son allure. Il avait reconnu la longue liquette blafarde des hôpitaux.

La femme entendit la moto avant de la voir arriver. Le moteur lancé à fond trouait la nuit de ses crépitements d’étincelles. Elle se boucha les oreilles. L’homme en la dépassant hurla quelque chose à son intention et accéléra.

Le grand cerf avançait lentement sur la route. Arrivé à la hauteur de la femme, il s’arrêta : inclinant ses grands bois devant elle, il l’invita à monter sur son dos.Franck-20Duval-20bis-1-

Ce qu’elle fit.

Paris – FKDL